Pandémies : aux origines écologiques du Covid-19

Quelles sont les origines environnementales des pandémies comme le Covid-19 ? Pourquoi vont-elles devenir de plus en plus fréquentes ? Dans ce premier épisode d’une série consacrée aux liens entre Covid-19 et environnement, les agronomes Julien Calas et Léa Lugassy, ainsi que l’économiste Étienne Espagne, remontent aux origines écologiques de la crise sanitaire.

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La crise économique et financière provoquée par la pandémie de Covid-19 prend des proportions historiques et tend à focaliser aujourd’hui toutes les attentions. Beaucoup de débats portent, à juste titre, sur le soutien aux secteurs ou aux pays les plus affectés, sur le bon agenda pour la reprise des activités économiques, sur la relance nécessaire qui verrait préserver cette fois-ci les équilibres planétaires. Mais il est aussi urgent de revenir sur les causes de l’émergence et de la diffusion de cette pandémie, qui sont essentiellement à la frontière entre les activités humaines et la biodiversité. L’enjeu est en effet immense de ne pas renforcer, au prétexte de se sauver d’une situation exceptionnelle, les facteurs qui nous ont menés à l’impasse actuelle. En un mot, avant de sortir de la crise, il est essentiel de bien définir la crise.

De l’économiste à l’écologue : la biodiversité en réponse aux pandémies.

Cet exercice rétrospectif nous permettra de tirer des leçons opérationnelles utiles pour préparer à court terme une meilleure résilience des sociétés face aux futures pandémies. Dans un avenir déjà engagé vers des changements climatiques importants et une érosion accélérée de la biodiversité, celles-ci seront en effet plus régulières et plus violentes. Plus structurellement, il met en lumière la faiblesse de toute réponse économique et financière à la crise, qui contribuerait à accélérer la dynamique d’effondrement écologique à l’origine de la pandémie. Ici, l’économiste doit se faire écologue, à moins que ce ne soit l’inverse. Dans cette pandémie, la biodiversité (ou sa destruction) est en effet l’alpha et l’oméga : elle détermine son émergence, accélère sa diffusion, et impose une réponse.

 Des flambées épidémiques plus fréquentes

Les flambées épidémiques ne sont certes pas nouvelles mais elles sont beaucoup plus nombreuses et plus fréquentes. Il semblerait que leur nature ait changé, et que la cause première en soit les pressions humaines exercées sur la biosphère. Entre 1940 et 2008, 60 % des maladies infectieuses émergentes étaient des zoonoses, c’est-à-dire des « maladies transmises habituellement entre animaux et hommes ». Parmi elles, 72 % étaient issues de la faune sauvage, comme le rappellent plusieurs chercheurs dans la revue scientifique Nature.

La pandémie actuelle en est l’illustration parfaite. Il semble que le virus SARS-Cov2 à l’origine de la maladie Covid-19 ait un réservoir naturel chez les chauves-souris : non affectées, elles peuvent toutefois transmettre le virus à d’autres espèces, dont l’espèce humaine. Plus généralement, les causes des maladies infectieuses impliquent un nombre croissant d’espèces en raison de l’augmentation des risques de franchissement de la barrière entre l’animal et l’homme. On parle de multiplication des facteurs d’émergence, eux-mêmes intimement liés à des modes de développement. On peut identifier quatre facteurs d’émergence d’épidémies principaux.

Facteur 1 : des écosystèmes appauvris.

Fronts de déforestation, commerce et consommation des espèces sauvages : la pénétration plus forte des hommes dans des espaces préservés est le premier facteur d’émergence d’épidémies. Si le contact avec des pathologies qui existaient dans la faune sauvage a toujours eu tendance à générer des maladies infectieuses ou des épidémies, le nombre d’espèces impliquées lors du passage de pathogènes entre humains et animaux ne cesse aujourd’hui de se multiplier.

Le problème ne vient pas des espèces porteuses des pathogènes, mais bien de l’appauvrissement des écosystèmes qui réduisent les effets de dilutions des opportunités de passages vers les humains. Dans un écosystème riche, un pathogène a plus de chances de rencontrer des hôtes dits « peu compétents », c’est-à-dire défavorables à sa démultiplication, voire des espèces « cul-de-sac ». Au contraire : moins l’écosystème est riche, plus il y a de chance qu’un pathogène finisse par passer chez l’humain. L’appauvrissement des écosystèmes accroît donc considérablement le risque de passage à l’homme.

Facteur 2 : la perturbation des écosystèmes

Les déséquilibres d’un écosystème peuvent ensuite favoriser l’émergence de virus ou de pathogènes qui prolifèrent et prennent une dimension pandémique. Ce facteur est différent du précédent car il a spécifiquement trait aux propriétés d’émergence d’un système perturbé. Comme le rappellent par exemple les chercheurs S. J. Ghanem et C. C. Voigt dans Advances in the Study of Behavior, l’appauvrissement en prédateurs permet aux moustiques de proliférer et, avec eux, les maladies qu’ils peuvent transmettre.

Facteur 3 : le commerce d’animaux domestiques et les élevages industriels.

L’augmentation de la promiscuité humain-animal ou animal-animal, liée au commerce d’animaux domestiques et aux élevages industriels, crée des incubateurs « parfaits » pour la production de pandémies. Notamment, comme l’explique Rob Wallace dans son ouvrage Big Farms Make Big Flu, en raison de la sélection de races productives mais très peu résistantes aux maladies, élevées dans des conditions très éloignées de leurs besoins naturels et donc vulnérables aux maladies.

Dans de telles conditions, la propagation d’un pathogène émergent peut être très rapide et difficilement contrôlable, ce qui incite les autorités à prendre des mesures radicales et éthiquement discutables : les abattages préventifs à grande échelle. C’est la raison pour laquelle les récentes épidémies de grippe aviaire, et plus récemment de peste porcine africaine, ont engendré une véritable hécatombe parmi les animaux élevés.

Facteur 4 : l’évolution du climat.

Le quatrième facteur d’émergence des pandémies est l’évolution du climat. Plus particulièrement, le renforcement des maladies à transmissions vectorielles, c’est-à-dire des animaux qui transmettent des maladies à d’autres animaux et qui déplacent leurs zones de répartition à cause du changement climatique, comme les oiseaux migrateurs, les insectes et les moustiques.

Ces animaux vecteurs transmettent plus fréquemment leurs pathogènes à des animaux domestiques ou à des humains. C’est ce qui se passe actuellement avec le virus West Nile qui a traversé les États-Unis en six ans et qui s’est implanté dans le sud de l’Europe en infectant des chevaux et des humains, comme l’expliquent C. Caminade, K. M. McIntyre et A. E. Jones. C’est également le cas de la dengue, une maladie virale transmise par un moustique tigre du genre Aedes. Depuis une dizaine d’années, des cas autochtones sont observés en Europe du Sud alors que la maladie y était jusque-là inconnue. À moins brève échéance, la fonte accélérée du permafrost augmente le risque de réveils de virus congelés depuis très longtemps et contre lesquels les populations humaines sont dépourvues d’immunités. Deux virus géants ont ainsi pu être identifiés en 2015, datés de plus de 30 000 ans.

Mondialisation des échanges, diffusion des pandémies

Ce qui caractérise également la crise du Covid-19 est la rapidité avec laquelle il a traversé la planète, devenant en quelques mois seulement une pandémie mondiale. La densification des populations humaines et l’accélération incontrôlée des échanges sont une des caractéristiques majeures de la dernière mondialisation, ou de ce qu’on pourrait appeler la dernière phase du capitalocène. Plus de la moitié de la population mondiale vit en ville, une proportion qui devrait passer à 70 % en 2050. En outre, 90 % de la croissance urbaine mondiale a lieu en Asie et en Afrique. Les villes africaines, qui accueillent aujourd’hui 472 millions d’habitants, abriteront plus de 1,2 milliard de citadins à l’horizon 2050. Ajoutée à une accélération de la circulation des personnes, des animaux et des produits, les opportunités de diffusion des maladies émergentes liées à ce grand déménagement du monde sont immenses.

La réduction des délais de contrôles des échanges était jusqu’à présent considérée comme forcément bénéfique au commerce et à la croissance, comme le montre par exemple un article des chercheuses C. Freund et N. Rocha sur les exports africains. Mais la rapidité des déplacements et l’absence de contrôles, notamment sanitaires, augmentent les risques de crises mondiales. Le coût en milliers de milliards de dollars de celle que nous vivons actuellement avec le Covid-19 devrait sonner le réveil des économistes et des financiers qui ignorent depuis des décennies ces risques d’externalités environnementales. Il est important de noter que ce n’est pas la liberté des personnes à circuler, ni leur quantité qui posent un problème, mais plutôt la rapidité hors de contrôle de ces mouvements.

Comorbidité complice : des humains aux systèmes immunitaires affaiblis

Conséquence inévitable de la concentration spatiale extrême des activités économiques et de la mobilité exponentielle des personnes et des biens : l’intensité de la pollution dans les mégapoles des pays émergents ou développés est très importante. Comme on a pu le constater cet automne dans des villes comme Delhi, elle est parfois même mortellement dangereuse. Cette pollution intense crée des conditions de comorbidité chez les populations urbaines, comme on a pu le constater récemment avec la crise du coronavirus.

Ces comorbidités peuvent notamment expliquer en partie le caractère particulièrement meurtrier du virus en Italie du Nord. Une étude italienne a même argumenté que les particules PM10 et PM2,5 auraient facilité le transport rapide du virus dans cette région. Selon une étude comparative, les populations urbaines auraient en outre un microbiote appauvri par rapport aux populations pré-industrialisées, du fait de leur alimentation moins naturelle et d’une certaine aseptisation de leur milieu. Cet appauvrissement rend vraisemblablement moins performant le système immunitaire des habitants de métropoles. Enfin, l’exposition généralisée aux perturbateurs endocriniens renforce encore ce phénomène. Les organismes de la dernière mondialisation sont moins résistants que ceux de nos aïeux lorsque survient l’épidémie et ils favorisent de ce fait la transmission.

Traiter à la racine les pandémies : protéger les écosystèmes

Les causes principales de l’émergence de la pandémie de Covid-19 et de sa diffusion, tout comme les causes plus générales d’émergence et de diffusion de maladies infectieuses, sont directement liées, comme on l’a vu, à notre façon d’appréhender la biodiversité. Notre réponse doit intégrer la régulation de ces causes et des processus de diffusion en mobilisant les écologues, agronomes, vétérinaires, microbiologistes et épidémiologistes, bien avant les économistes. Trois axes de régulation se distinguent. Le premier porte sur le mode d’interaction avec les espèces sauvages, qu’il s’agisse de la protection des espaces naturels, de la protection des espèces sauvages par la lutte contre le braconnage ou de l’aide à la construction de marchés alimentaires limitant les proximités inter-espèces. Dans le cas des maladies vectorielles, la protection doit viser les prédateurs des vecteurs. Parmi les prédateurs principaux des moustiques par exemple, vecteurs de nombreux agents pathogènes responsables du paludisme, de la dengue ou du chikungunya, figurent ainsi un grand nombre d’espèces en déclin ou menacées : chauves-souris et oiseaux insectivores (hirondelles, martinets), amphibiens ou encore libellules.

Vers des filières ancrées dans les écosystèmes.

Le second axe essentiel de régulation porte sur les élevages intensifs peu ou pas réglementés, qui nécessitent d’appuyer les services vétérinaires locaux, la planification et l’encadrement des filières d’élevage. Les élevages intensifs de porcs et de volailles sont sans conteste parmi les sources possibles de futures pandémies, notamment de grippe. Favoriser les élevages paysans, avec des cheptels réduits, une densité d’animaux raisonnable, une diversité génétique importante, et un mode d’élevage respectueux de la santé des animaux peut permettre de résister aux pathogènes ou, en cas d’infection, de la contenir sans la transmettre à des dizaines de milliers d’animaux. Enfin le troisième axe porte sur les modalités de diffusion des maladies infectieuses.

On l’a vu, la faiblesse des contrôles des filières et des contrôles aux douanes sera sans doute une des corrections majeures à introduire, en sus du renforcement des capacités sanitaires des pays en situation épidémique. Mais au-delà de ces mesures de soutien de bon sens aujourd’hui, la transformation des filières pour maintenir des élevages ou des filières agricoles diversifiés de petite et moyenne taille impliquera plus largement de protéger ces filières de la concurrence exercée par les importations de produits d’élevage lourdement subventionnés. En un mot, il s’agit de réencastrer l’agriculture et l’élevage dans les écosystèmes. L’agriculture, en tant que pont entre les écosystèmes et les humains, est à la fois le principal risque (sous sa forme marchande financiarisée) et le principal allié (sous sa forme réencastrée) dans la régulation de maladies infectieuses. À la réalisation de ce contre-mouvement (au sens de Polanyi), l’économie doit pouvoir proposer des perspectives.

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