Comment notre perception des animaux influe-t-elle sur l’éthique et sur notre santé ?

Notre perception des autres espèces est le fruit de constructions biologiques et culturelles. Mieux la comprendre peut nous mener à porter une plus grande considération aux animaux, tout en améliorant la qualité de notre environnement et de notre santé. – Copyright ID4D, https://ideas4development.org/perception-animaux-ethique-sante/

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Les animaux non humains vivent aujourd’hui dans des écosystèmes fortement affectés par les activités anthropiques, notamment liées à l’accroissement de la population humaine. Les relations entre espèces (humains-animaux et animaux-animaux) dépendent ainsi de plus en plus de la manière dont nous seuls, êtres humains, marquons l’environnement. Bien que certaines de ces relations permettent aux animaux de profiter des environnements anthropisés (par exemple les animaux de compagnie ou de travail), la plupart apparaissent négatives, voire désastreuses pour les espèces animales (par exemple les animaux d’élevage ou sauvages). Mais les relations « Hommes-Animaux » varient selon les sociétés humaines et les membres d’une société animiste ou totémiste se comporteront différemment avec les animaux comparés aux membres de nos sociétés dites « WEIRD » (Western, Educated, Industrialized, Rich and Democratic).

En effet, en tant qu’êtres humains, les perceptions que nous avons des espèces animales, en termes de symboles, d’usages ou encore de partage d’espace, dépendent de nombreux facteurs biologiques (âge, genre) et socioculturels (connaissance, tradition et religiosité entre autres). Par exemple, Sue Donaldson et Will Kymlicka, deux philosophes canadiens, ont récemment proposé de classer les animaux en trois catégories selon leur proximité spatiale avec nous, leur rôle et leur distribution dans notre environnement. Ainsi, les animaux sauvages forment leur propre communauté et y apparaissent souverains. Les animaux dits liminaires sont sauvages, mais vivent dans des milieux urbains, et pourraient donc posséder le statut de résidents. Enfin, les animaux domestiques, étant pleinement impliqués dans les sociétés humaines, devraient être considérés comme nos concitoyens. Mais de la catégorisation et de ces perceptions qui diffèrent entre les espèces animales peut également découler de la discrimination.

Deux grizzlis près de Pelican Creek dans le parc national de Yellowstone en 2012. Photo par AFP / Karen Bleier

 

De l’utilisation des biais cognitifs humains en éthique animale La discrimination faite entre deux espèces animales est appelée spécisme. Une première discrimination se fonde sur la distance phylogénétique de l’animal avec l’espèce humaine. En général, nous préférons des animaux qui nous ressemblent, à savoir à sang chaud, possédant des poils et de grands yeux. Mais le spécisme peut également avoir pour base la culture, comme l’illustre la consommation traditionnelle de porc, mais pas de chien dans les sociétés occidentales, alors que le chien et le cochon ont des niveaux de longévité, de sensibilité et de cognition similaires. De même, notre degré d’anthropomorphisme est influencé par le fait de posséder un animal, de travailler avec des animaux ou d’être membre d’une association de protection animale. Enfin, la surreprésentation d’espèces à la télévision ou sur les réseaux sociaux amoindrit notre perception de leur danger d’extinction. Ainsi, les émotions que nous ressentons envers une espèce animale ont d’importantes conséquences sur les efforts de conservation de cette dernière et du bien-être des individus qui la composent. Des espèces telles que les carnivores ou les serpents, inspirant majoritairement peur et dégoût dans certaines sociétés, sont appréciées dans d’autres et ainsi mieux protégées. En plus de la perception que nous avons des animaux, les connaissances scientifiques font également progresser notre perception des traitements (élevage et abattage) que nous faisons subir à ces derniers, notamment de consommation. Une piste de recherche très débattue actuellement est la généralisation de la viande cellulaire, qui permettrait de diminuer les conséquences désastreuses de l’élevage intensif (zoonoses, déforestation, mal-être animal).

Les animaux, des êtres sentients à part entière Malgré le développement de l’éthique animale, du droit animalier et de la recherche elle-même, certains concepts restent difficiles à formaliser et à démêler tant les avancées scientifiques sont nombreuses et rapides. Mais sommes-nous seulement capables de ne pas catégoriser les animaux qui nous entourent ? Et si nous les catégorisons, comment le faire ? Selon quels critères objectifs ? Notre seule perspective humaine, l’utilité que nous tirons des animaux ou encore l’affection que nous leur portons sont loin d’être suffisantes et le concept de souffrance animale doit être pris en compte. Celle-ci appelle à une responsabilité radicale de notre part, c’est-à-dire une responsabilité morale étendue non seulement à nos actes directs, mais aussi à leurs conséquences sur la souffrance animale et les changements environnementaux. Les animaux ne doivent plus être considérés comme de simples capitaux matériels ou objets de consommation, mais bel et bien comme des êtres sentients à part entière.

Cependant, cette responsabilité morale se construit sur la perception que nous avons d’une espèce animale : par exemple, le hamster d’Alsace qui est aujourd’hui protégé par d’importants programmes de conservation était considéré en France comme une espèce nuisible, et donc encore exterminé il y a seulement trente ans. Si son statut de conservation a changé entre-temps, la perception qu’en ont les agriculteurs ou les villageois qui le côtoient peut mettre du temps à évoluer. Or, les programmes de conservation ne fonctionnent que si l’ensemble de la société qui coexiste avec l’espèce en question est inclus dans cette démarche. Il faut donc souvent s’en remettre à une véritable évolution sociétale et ceci ne peut se faire qu’au travers de programmes de conservation impliquant l’éducation et la sensibilisation des populations humaines. De tels programmes dits de « conservation compatissante » permettent la mise en place d’actions qui ne se focalisent pas sur une espèce donnée (parfois, au détriment d’autres), mais qui, au contraire, interviennent de manière holistique sur l’ensemble d’un territoire. Jusqu’à maintenant, des populations animales pouvaient être déplacées, voire même supprimées d’un territoire, pour en sauvegarder une autre. De telles stratégies d’action peuvent entraîner de nouveaux conflits et donc se révéler complètement catastrophiques. La conservation compatissante combine les problématiques d’éthique animale, d’éthique humaine et d’éthique environnementale afin de véritablement résoudre les problèmes plutôt que de les déplacer.

La faune en République Démocratique du Congo

 

Le concept de One Health : la santé à l’interface Hommes-Animaux-écosystèmes L’idée de combiner ces trois éthiques – animale, humaine et environnementale – existe depuis plus de dix ans maintenant sous le nom de « One Health » (Une seule santé). La pandémie actuelle de Covid-19 illustre parfaitement l’interdépendance du concept de One Health : le trafic illégal d’animaux sauvages entassés sur des marchés avec des animaux domestiques stressés par leurs conditions de captivité mène à l’émergence de zoonoses à l’instar du Sars-Cov-2. La survie de l’espèce humaine (et le bien-être de ses individus) dépend donc de ses interactions avec le monde vivant, concept autrement appelé éthique évolutive où l’être humain doit se réintégrer au vivant, et ce dans une approche évolutive. Ainsi, décider de réduire sa consommation de viande (à l’instar de l’initiative « Lundi vert ») peut avoir des conséquences remarquables pour l’animal (réduction de la souffrance animale), sur l’environnement (réduction du réchauffement climatique et réduction de la perte de la biodiversité), mais aussi sur l’être humain (réduction des cancers, des maladies cardio-vasculaires et de nouveaux pathogènes émergents).   De l’interdépendance de l’humain et du monde vivant L’être humain ne peut plus se considérer comme un élément extérieur (voire supérieur) au monde qui l’entoure. Nous devons comprendre notre connexion et notre dépendance aux autres espèces vivantes, animales et végétales.

Nous devons trouver une nouvelle façon de nous comporter envers les animaux domestiques et sauvages, ne plus les maltraiter ou les exterminer au profit de l’une ou l’autre espèce, mais au contraire utiliser nos interrelations écologiques comme un outil durable. Ces interactions écologiques, symbiotiques ou compétitives, peuvent être intégrées dans l’agriculture ou l’élevage à la place de traitements chimiques ou mécaniques souvent destructeurs pour l’environnement, les animaux et les êtres humains. Les sciences animales, dont les sciences comportementales, ne sont pas encore assez employées dans ce sens et nous pourrions tirer de ces dernières d’importants progrès technologiques. Par exemple, les connaissances sur les phéromones sexuelles des insectes permettent de réduire l’utilisation de pesticides. Ou encore le fonctionnement des sociétés de fourmis peut être intégré dans des algorithmes aidant les prises de décision humaine (finance, démocratie). Les savoirs des populations locales doivent également être valorisés car, le plus souvent, ils sont source d’équilibre et donc de durabilité. Les animaux doivent être reconnus comme faisant partie intégrante de nos sociétés occidentales, comme ils peuvent l’être dans les sociétés lapones, amérindiennes ou aborigènes. Au-delà d’y voir un simple capital matériel, les animaux mériteraient d’être reconnus comme des capitaux sociaux, culturels et naturels au même titre que le capital humain. De ces différents capitaux, construisons une relation Hommes-Animaux respectueuse et bénéfique pour les différents partis.

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